Philo : le test du mandarin chinois

Avant de citer et de commenter les sources de ce petit test de « morale » assez connu en philosophie, j’en résume d’abord (schématiquement) l’argument essentiel.

On met devant vous une boîte avec un bouton. Si vous appuyez sur le bouton, vous tuez instantanément à l’autre bout du monde un vieil homme que vous ne connaissez pas ; vous avez l’assurance de ne jamais en être accusé ; et vous touchez 10 millions d’euros. Appuyez-vous sur le bouton ?

L’idée de cette petite expérience de pensée est de déterminer la nature de notre « bonne conscience ». En supprimant les deux raisons insuffisantes -si je puis dire- de ne pas faire le mal, à savoir le désagrément de se salir les mains (le bouton) et/ou la peur de se faire prendre (l’impunité assurée), le test nous place devant la seule caractéristique valable d’une bonne action : l’empathie avec son prochain, fût-il un lointain inconnu, et fût-ce au prix du renoncement à un profit (matériel ou autre).

En 1915, Freud, dans ses Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort,  commente de manière assez pessimiste le résultat statistique d’une telle épreuve, qu’il a trouvée chez Balzac : « Dans le Père Goriot, Balzac cite un passage de Rousseau, dans lequel celui-ci demande au lecteur ce qu’il ferait si, sans quitter Paris et, naturellement, avec la certitude de ne pas être découvert, il pouvait, par un simple acte de volonté, tuer un vieux mandarin habitant Pékin et dont le mort lui procurerait un grand avantage. Il laisse deviner qu’il ne donnerait pas bien cher pour la vie de ce dignitaire. « Tuer le mandarin » est devenu alors une expression proverbiale de cette disposition secrète, inhérente même aux hommes de nos jours. »

Voici le passage du Père Goriot (1835) que Freud mentionne -il s’agit d’un dialogue entre Rastignac et le Docteur Bianchon :

« – […] As-tu lu Rousseau ?
– Oui.
– Te souviens-tu de ce passage où il demande à son lecteur ce qu’il ferait au cas où il pourrait s’enrichir en tuant à la Chine par sa seule volonté un vieux mandarin, sans bouger de Paris.
– Oui.
– Eh bien ?
– Bah ! J’en suis à mon trente-troisième mandarin.
– Ne plaisante pas. Allons, s’il t’était prouvé que la chose est possible et qu’il te suffit d’un signe de tête, le ferais-tu ?
– Est-il bien vieux, le mandarin ? Mais, bah ! jeune ou vieux paralytique ou bien portant, ma foi… Diantre ! Eh bien, non.
– Tu es un brave garçon, Bianchon. Mais si tu aimais une femme à te mettre pour elle l’âme à l’envers, et qu’il lui fallût de l’argent, beaucoup d’argent pour sa toilette, pour sa voiture, pour toutes ses fantaisies enfin ?
– Mais tu m’ôtes la raison, et tu veux que je raisonne.
– Eh bien ! Bianchon, je suis fou, guéris-moi. J’ai deux sœurs qui sont des anges de beauté, de candeur, et je veux qu’elle soient heureuses. Où prendre deux cent mille francs pour leur dot d’ici à cinq ans ? Il est, vois-tu, des circonstances dans la vie où il faut jouer gros jeu et ne pas user son bonheur à gagner des sous.
– Mais tu poses la question qui se trouve à l’entrée de la vie pour tout le monde, et tu veux couper le nœud gordien avec l’épée. Pour agir ainsi, mon cher, il faut être Alexandre, sinon l’on va au bagne. Moi, je suis heureux de la petite existence que je me créerai en province, où je succéderai tout bêtement à mon père. Les affections de l’homme se satisfont dans le plus petit cercle aussi pleinement que dans une immense circonférence. Napoléon ne dînait pas deux fois, et ne pouvait pas avoir plus de maîtresses qu’en prend un étudiant en médecine quand il est interne aux Capucins. Notre bonheur, mon cher, tiendra toujours entre la plante de nos pieds et notre occiput ; et, qu’il coûte un million par an ou cent louis, la perception intrinsèque en est la même au-dedans de nous. Je conclus à la vie du Chinois. »

Cependant, Balzac attribue peut-être à tort cette idée à Rousseau ; elle viendrait plutôt de Chateaubriand, lequel écrit en 1802 dans son Génie du christianisme :

« Ô conscience ! ne serais-tu qu’un fantôme de l’imagination, ou la peur des châtiments des hommes ? Je m’interroge ; je me fais cette question : « Si tu pouvais par un seul désir tuer un homme à la Chine et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu’on n’en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir ? » J’ai beau m’exagérer mon indigence ; j’ai beau vouloir atténuer cet homicide en supposant que par mon souhait le Chinois meurt tout à coup sans douleur, qu’il n’a point d’héritier, que même à sa mort ses biens seront perdus pour l’État ; j’ai beau me figurer cet étranger comme accablé de maladies et de chagrins ; j’ai beau me dire que la mort est un bien pour lui, qu’il l’appelle lui-même, qu’il n’a plus qu’un instant à vivre : malgré mes vains subterfuges, j’entends au fond de mon cœur une voix qui crie si fortement contre la seule pensée d’une telle supposition, que je ne puis douter un instant de la réalité de la conscience. »

Le passage se trouve dans une section du livre sixième (Immortalité de l’âme prouvée par la morale et le sentiment), intitulée : Du Remords et de la Conscience. Cette « voix qui crie si fortement » de Chateaubriand fait penser au « juge implacable » de Kant, pour qui la conscience morale est « inhérente à [l’]être » :

« Tout homme a une conscience et se trouve observé, menacé et surtout tenu en respect par un juge intérieur, et cette puissance qui veille en lui sur les lois n’est pas quelque chose qu’il se forge à lui-même arbitrairement, mais elle est inhérente à son être. Sa conscience le suit comme son ombre lorsqu’il pense lui échapper. Il peut bien s’étourdir ou s’endormir par des plaisirs et des distractions, mais il ne saurait éviter de revenir à lui ou de se réveiller de temps en temps dès lors qu’il en perçoit la voix terrible. Il peut arriver à l’homme de tomber dans l’extrême abjection où il ne se soucie plus de cette voix, mais il ne peut pourtant éviter de l’entendre. »

C’est moi qui souligne. Pour ces deux derniers auteurs, le fait est que, quand bien même nous appuierions sur le bouton, quelque chose en nous continuerait de rendre témoignage à la vérité.

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mardi 9 avril 2019

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