Comment transmettre la littérature ?

La difficulté de cette question, à laquelle tout le monde aimerait trouver une réponse simple et définitive, tient sans doute à la nature même de ce qu’on aimerait faire passer, faire découvrir, faire aimer ; si j’emploie le terme de transmettre dans la formulation de la question, c’est que je pose comme premier préalable que la littérature ne peut pas « s’enseigner » -du moins pas comme on enseigne la chimie, la géographie ou la programmation informatique. La littérature étant un art, et non une discipline de connaissances, vouloir la transmettre comme une simple somme de notions et de méthodes d’analyse de textes est une réduction, pour ne pas dire un contresens. Je renvoie à cet extrait de film lumineux !

Je pose comme second préalable de ne pas perdre de vue que l’objectif réel d’un cours de Lettres est de faire de futurs lecteurs, et non de consolider la rentabilité d’un dossier scolaire ou d’augmenter quelque fantomatique « culture générale » pour être admis dans une bonne prépa.

Comment faire découvrir, donc, un grand texte à un Collégien, un Lycéen ? (La question de la transmission à des adultes mérite un traitement différencié.) Le problème est que le pédagogue n’a le choix qu’entre deux mauvaises solutions. Imposer la lecture de classiques permettra de les faire connaître à tous, mais fera courir le risque, à cause du fait même de les avoir imposées, d’en dégoûter certains, pour toute leur vie. Hélas, les témoignages ne manquent pas. Pour autant, faire sauter le principe de « lectures obligatoires » (quelle affreuse expression, quand on y pense !) laisserait à l’élève sa liberté de découverte, mais on risquerait qu’il n’en découvre jamais aucune, voire qu’il se perde dans les tout premiers sentiers d’une si vaste forêt. Dans le premier cas, on arrive à l’opposé complet de l’objectif de départ ; dans le second, rien ne se passe. Entre un autoritarisme contre-productif et un pédagogisme inefficace, où inscrire l’état d’esprit de son cours ?

A défaut de pouvoir faire monter ses élèves sur une table pour regarder la classe d’un œil différent, comment transmettre ces objets si particuliers que sont un poème, un roman… ? Est-ce qu’un traité de didactique peut répondre à cela ? Je ne le pense pas. Je vais donc partir des témoignages que j’ai pu accumuler sur ce sujet, et schématiser ce qui, selon moi, en ressort. Ce qui marche, ce qui ne marche pas. Je vois trois groupes, en proportions inégales. ¼ des élèves à qui l’école a donné le goût à la littérature et qui, grâce à elle, liront toute leur vie. ¼ des élèves diront, plus tard, que c’est l’école elle-même qui les a dégoûtés de la littérature. Et une grosse moitié qui n’a été ni rebutée ni convaincue, qui garde un souvenir attendri mais plat de ses lectures de Première, et dont la bibliothèque contient quelques classiques, restant sagement au même endroit.

Si j’essaye d’analyser ce qui n’a pas marché, ou moyennement, je vois systématiquement revenir cette question, ici mal vécue, de l’obligation de lire. S’y ajoutent parfois une remarque blessante d’un professeur (qui a en quelque sorte contaminé le goût pour la matière), et l’incompréhension de l’intérêt des exercices donnés. Bien sûr, l’école  a déjà prévu des « activités complémentaires », censées atténuer les deux obligations de présence et de révision (le contrôle) : les sorties théâtre, exposés, lectures cursives et autres… mais ont-elles le pouvoir de lever l’obstacle ?

Chez les élèves pour qui l’école a réussi son rôle de transmission, il semble que le caractère obligatoire n’ait pas eu d’effet négatif. On en trouve même qui reconnaissent que c’est une condition sans laquelle ils n’auraient pas pu faire ces découvertes. Mais l’élément qui revient invariablement dans cette catégorie d’élèves, c’est la rencontre avec un prof « passionnant », dont l’éclat ne faiblira pas avec les années (cf. le succès inattendu de ce hashtag sur twitter), un prof qui était animé par sa matière, en l’occurrence les livres -et son seul exemple, les inflexions sincères de sa voix, sa culture vivante ont joué comme un aiguillon. C’est par le biais de ce médiateur bienveillant qu’une rencontre avec une œuvre particulière, ou un auteur, a pu se produire, et que l’étincelle a pu se produire.

J’en viens donc à cette conclusion : on ne doit pas tant essayer de transmettre la littérature que le goût de la littérature. C’est par rayonnement, et non par contrainte, que le relais se passe. Cela vaut bien sûr pour les enseignants, mais également pour les parents… Nombre d’entre eux me demandent régulièrement ce qu’ils pourraient faire pour que leur(s) enfant(s) lise(nt). J’ai pris l’habitude de leur répondre : lisez vous-mêmes…

_

_

_

mardi 25 septembre 2018

_

_

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *