Faut-il prendre une « revanche » sur l’orthographe ?

Depuis quelques années, ont fleuri, dans les rayonnages des librairies, des ouvrages surfant sur ce thème de la revanche que pourraient ou devraient prendre ceux qui ont un problème avec l’orthographe, faisant même parfois de celle-ci le problème. Je ne souscris pas à cette approche. Ou, pour le dire autrement : je n’aime pas trop cette ambiance. Ces ouvrages essayent de répondre à la question du déclin de l’orthographe des Français, qui est indiscutable, mais la réponse apportée est maladroite, parce qu’elle procède d’une analyse erronée et d’une vision à la petite semaine de la langue.

Une analyse erronée

On sent, dans les propos des auteurs de ces ouvrages, une aigreur concernant la question scolaire. Soit ils avancent carrément qu’il s’agit de leur histoire personnelle (personnellement je n’ai pas déduit de ma mauvaise expérience en Maths que les Maths étaient une affreuse discipline et qu’il fallait abréger le théorème de Pascal !), soit ils prennent à témoin des élèves (actuels ou anciens) qui ont vécu ou vivent leurs dictées comme des tortures chinoises. Puis ils en déduisent 1. que l’orthographe française est un absurde diktat, et/ou 2. que l’école est une sorte de système pénitentiaire au service de ce diktat. De ces visions exagérément apocalyptiques ressort l’idée que la mauvaise  orthographe des Français est la preuve irréfutable de la légitimité de leur croisade simplificatrice.

C’est qu’ils n’ont pas fait assez d’histoire. Dans les années 40 et 50, la population Française maîtrisait très bien cette même orthographe qu’ils essayent de présenter comme un redoutable monstre. Pourquoi ? L’orthographe était-elle plus facile ? Non, les règles sont strictement identiques, la réforme de 90 n’ayant apporté que de légers correctifs à la marge. Nos grands et arrière-grands-parents étaient-ils, alors, plus intelligents que nous ? On n’irait même pas essayer de répondre à une question si idiote. Non, la réponse est bête comme chou : ils faisaient cinq heures d’orthographe par semaine en classe élémentaire; nous et nos enfants n’en faisons plus que deux. Ceci explique cela, et internet n’a rien à voir là-dedans ! Si on veut rétablir le niveau orthographique des Français, reprenons le temps perdu en Primaire, car c’est pendant cette période, sur cette question, que (presque) tout se joue.

Une réponse maladroite

Partant, et tant qu’on ne se sera pas donné ces moyens, il s’agit de colmater les brèches dans le fond du paquebot. Je remarque que ceux qui pensent en termes de revanche ne jurent que par les trucs et astuces. Ils abhorrent les règles, et jusqu’à l’idée même de règles. Leurs solutions sont -autant que faire se peut- des compilations d’astuces pour passer l’obstacle, mais en le contournant. Je ne dis pas que ces ficelles soient totalement  inutiles, mais elles ne peuvent absolument pas, à elles toutes seules, assurer une bonne intelligence du français écrit. Où est, dans une telle ambiance, le goût de la langue française ? S’il ne s’agissait que d’une approche plus ludique, pourquoi pas ! Mais on sent derrière la démarche une vision strictement pragmatique de la langue, une détestation de la grammaire, une volonté de tout mettre à plat, de gommer tous ces reliefs qui font le charme du paysage.

Une vision étroite

La querelle entre conservateurs et réformateurs de l’orthographe est multiséculaire, de même que ce goût français pour la polémique. Les réformateurs d’aujourd’hui ne semblent pas –c’est là tout ce que je trouve d’étrange– animés d’un  grand amour envers l’objet en question – à moins qu’ils ne règlent des comptes. Une autre vision de la règle est possible. Elle doit selon moi être positive, parce que l’écrit a ceci de supérieur sur l’oral qu’il est plus précis ; de plus il est visuel. Quand on lit, on n’entend pas les mots (c’est ce que ceux qui veulent à tout prix aligner l’écrit sur l’oral ne comprennent pas), on les voit et les particularités orthographiques nous donnent en permanence des indications de sens précieuses. L’orthographe française a aussi cela de très beau, dans l’élaboration progressive de ses règles, de contenir son histoire, ses étymologies. Le « p » de temps renvoyé à son ancêtre latin « tempus ». Pourquoi se priver de cela ?

Je conclus en suggérant l’idée qu’à force de présenter l’orthographe comme une corvée, on la transforme en corvée. Quand je lis ici ou là que notre orthographe serait trop difficile, que ses règles seraient trop compliquée, que sa maîtrise serait trop élitiste, j’ai l’impression d’entendre cet empereur qui disait à Mozart qu’il y avait « trop de notes » dans son concerto. La langue française n’est pas une purge, une corvée, c’est un splendide musée, autant  qu’un art vivant.

mardi 14 novembre 2017

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