Des figures de style

L’étude parfois un peu sèche qui est faite des figures de style entre la Sixième et la Première amène certains élèves à raisonner de la sorte : si les écrivains, notamment les poètes, utilisent des figures de style, c’est « pour faire joli » : j’ai assez souvent entendu cette remarque pour la considérer uniquement comme naïve, venant d’élèves restant finalement assez perplexes devant les efforts/effets de style qu’on leur a montrés dans des textes dont on leur a dit qu’ils étaient « grands » ; ainsi ces procédés leur apparaissent comme des décorations, des fantaisies plaisantes de gens qui n’avaient rien de mieux à faire ce jour-là : Victor Hugo s’asseyant à sa table en se disant : « tiens, aujourd’hui, je vais faire des métaphores, des oxymores et des polyptotes » (!)

Peut-être hérite-t-on cette réduction à peau de chagrin du formalisme qui a régné dans les universités et les IUFM dans le dernier quart du XXème siècle, époque à laquelle ont été formés les enseignants d’aujourd’hui : la littérature comme une sorte de jeu élégant et refermé sur lui-même, les postmodernes nous ayant expliqué que le langage ne renvoyait plus qu’à lui-même, que tout avait été dit et qu’il ne nous restait plus qu’à jouer avec les débris du sens. C’est dans cette ambiance que l’étude scolaire des figures de style peut se transformer en une fastidieuse taxinomie, coupée de toute substance. Au mieux, ça pourra servir pour les questions marron du Trivial Pursuit !

Comme il me paraît bon de remettre l’orthographe dans la perspective de l’histoire de la langue, il me paraît aussi bon de remettre l’étude stylistique dans la perspective du sens de l’écriture…
… et d’expliquer par le menu détail qu’une figure de style n’est pas un « ornement », qui serait donc de l’ordre de l’accessoire, mais son contraire : une utilisation plus riche et plus dense du langage. Une figure de style dit « mieux » les choses et souvent de manière plus courte. Ce n’est pas un ajout , un surplus, mais plutôt un condensé.

Partons du quotidien, et même de l’oral, pour démontrer cela. Prenez une figure de style qu’un élève lambda pourrait faire sans le savoir en rentrant chez lui avec un ami.
> Quand tu dis à ton ami que tu as « trois tonnes de travail à faire ce soir », tu fais une hyperbole car, quand bien même tu devrais apprendre tous tes livres, la somme de leur poids ne ferait pas plus de quelques kilos. D’ailleurs, il y a une once de métonymie dans ton hyperbole parce que tu désignes le contenu de ce que tu as à apprendre par le poids de ses contenants (lire un Zola…)

Que s’est-il passé ici ? L’information, degré zéro, que tu as transmise est : ce soir j’ai beaucoup de travail. Mais alors, pourquoi n’as-tu pas dit cela ? Qu’y a-t-il d’autre, de plus, dans ton hyperbole ? Non seulement  tu as dit que tu avais beaucoup de travail ce soir, mais tu as fait sentir que cela t’ennuyait, que tu te sentais même accablé par le poids (métaphore) de cette tâche. Tu as donc livré une information et une émotion à ton interlocuteur. Tu n’as pas décoré ton énoncé, tu as dit plus et mieux que : j’ai beaucoup de travail ce soir, cela m’ennuie fortement. Ta trouvaille des « trois tonnes » ajoute enfin une teinte légère d’ironie propre à dédramatiser la situation.

Après avoir bouclé cette démonstration sur la richesse ordinaire des figures de style, il ne sera pas difficile de montrer une seconde marche avec un coup d’œil aux figures de style se trouvant dans certaines expressions idiomatiques (ainsi un cordon bleu est une métonymie, de l’orage dans l’air une métaphore…), et assurant leur succès : leur origine peut se perdre, mais leur expressivité reste.

Enfin, on pourra aller respirer le grand air du large des écrivains en analysant la richesse visuelle de cette double métaphore « ce toit tranquille où marchent des colombes , la paix, la beauté qui s’en dégagent…

Après cela, on ne dira et ne pensera plus que c’est pour faire joli.
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mardi 28 mars 2017

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