L’argument « ad hominem » : toujours une faute de raisonnement

C’est une parade rhétorique vieille comme le monde, que Paul Valéry résuma admirablement dans cet aphorisme : « qui ne peut attaquer le raisonnement attaque le raisonneur ». (J’attire l’attention sur le verbe « peut », qui donne une clé précieuse.)

À l’heure de la mondiodiffusion des polémiques sur les réseaux et dans les médias, cette technique consistant à essayer de jeter le discrédit sur la personne avec qui on n’est pas d’accord rencontre un franc succès et crée autant de confusion intellectuelle que de vexations humaines.
Au-delà de la diversion sur le fond, dont on se passerait si on avait une réponse solide, pourquoi l’attaque ad hominem est-elle toujours une faute de raisonnement ?

Emmanuel Kant, dans un texte fameux sur la question de l’argument d’autorité, nous indique le chemin : « […] c’est de façon anonyme que valent les vérités rationnelles ; il ne s’agit pas alors de demander : qui a dit cela ? mais bien qu‘a-t-il dit ? Peu importe si une connaissance a une noble origine ; le penchant à suivre l’autorité des grands hommes n’en est pas moins très répandu tant à cause de la faiblesse des lumières personnelles que par désir d’imiter ce qui nous est présenté comme grand. »
En fait, l’argument ad hominem ne marche pas davantage dans l’autre sens : ce n’est pas parce qu’un homme célèbre, ou savant, ou reconnu comme expert, dit une chose que cette chose en devient automatiquement vraie ; certes, on peut lui accorder une confiance accrue, mais, en soi, ce n’est pas un critère absolu de validité de son argument.
Qu’on sur-crédibilise l’auteur (le maître a dit…) d’une opinion ou qu’on cherche au contraire à le décrédibiliser, en allant chercher quelque tache dans la biographie de son arrière-grand-mère ou quelque joint fumé pendant ses années étudiantes, on se détourne de la même manière du fond de son argument, qu’on n’examine pas.

Kant nous invite intelligemment à décorréler l’émetteur d’une opinion de la valeur de cette opinion.
On connaît le tacle de Voltaire à Rousseau : comment oser écrire un traité sur l’éducation des enfants alors qu’on a laissé les siens à l’assistance publique ? C’est un reproche recevable, séduisant même, mais un peu malhonnête, car on pourrait très bien imaginer, et même trouver des exemples de personnes n’ayant pas appliqué les conseils qu’ils donnaient aux autres : cela n’invalide pas pour autant la possibilité que ces conseils soient justes sur le fond. Un policier peut avoir raté sa carrière, être corrompu et, à un moment, faire la bonne interprétation d’une affaire. Il y a un très bon film d’Orson Welles sur ce thème…

Le seul cas d’exception, où l’on pourrait convoquer la bio de son interlocuteur, c’est justement, par un juste retour à l’envoyeur, s’il se met à aller vous chercher sur ce sujet pour prendre l’ascendant sur vous. Tu veux qu’on sorte les dossiers ? Est-ce que cela va aider à avancer ?

Valéry nous le suggère par ce simple verbe -« qui ne peut attaquer » : l’argument ad hominem est un aveu d’impuissance qui s’ignore. Si j’ai confiance dans une de mes idées, parce que je l’ai honnêtement soupesée et examinée, quel besoin ai-je d’aller vexer celui qui me la dispute ? On aurait presque envie d’en déduire une équation : plus quelqu’un vous attaque personnellement, moins il a confiance en ses propres idées.

mardi 25 mai 2021

Un commentaire sur “ L’argument « ad hominem » : toujours une faute de raisonnement

  1. Juste,
    Mais malheureusement, je pense que pour beaucoup, le temps qui pourrait être mis à profit pour étayer des réponses solides, est utilisé pour se former à la dialectique éristique selon Schopenhauer :-).

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