Agatha Christie et son lecteur, au jeu du chat et de la souris

S’il y a bien une chose qui peut augmenter le plaisir de lecture que l’on peut ressentir à lire les intrigues policières signées par la romancière britannique, c’est de se rendre compte, après s’être « fait avoir » plusieurs fois, qu’on a été joué dès la première ligne.

Il nous semblait que nous étions les spectateurs attentifs des prouesses intellectuelles d’un brillant détective démêlant un écheveau ultra-compliqué… Tels d’invisibles Watson suivant Holmes, nous assistions, émerveillés à l’expression du génie déductif de Poirot ou de Jane Marple, qui nous révélaient des détails que nous n’avions pas relevés dans le fil de l’enquête, pour finalement les connecter de manière à faire jaillir la vérité et mettre le criminel sous les verrous.

En fait nous étions, par un savant jeu de distribution de l’information, les véritables objets du livre, car s’il y a bien une chose que sait la romancière, c’est que son lecteur va lui-même mener son enquête pendant qu’il lit et « faire des suspects » : son jeu va donc consister à nous égarer dans cette entreprise, à nous faire suspecter des innocents et passer totalement à côté du coupable. Et pour que ce petit jeu atteigne son apogée, il s’agit de livrer au lecteur les détails clés (sinon la fin ressemblerait à un deus ex-machina) sans qu’il ne s’aperçoive de leur importance : subtil dosage… Quand il est réussi, il provoque ce sentiment de grisant agacement que nous avons tous éprouvé : « Mais oui, c’était évident, j’ai lu ça quelque part… j’aurais pu le trouver ! »
À la fin, la géniale solution se révèlera beaucoup plus simple que tous les échafaudages compliqués que le lecteur aura bâtis -un peu dévié dans sa course, il faut le dire, par la couturière du récit.

Si je devais résumer en une phrase cette stratégie romanesque : je fais passer la vérité sous vos yeux sans que vous ne vous en rendiez compte.

Mes trois petits conseils :
Le meurtre de Roger Ackroyd
ABC contre Poirot
Poirot quitte la scène

J’ajoute qu’Agatha Christie a elle-même été l’héroïne de ce genre d’intrigues, lors de l’étrange épisode de sa disparition : pendant quelques jours, elle s’était cachée dans un hôtel sous le nom de Teresa Neil, le nom de la maîtresse de son mari (les girardiens apprécieront…)

mardi 27 avril 2021

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *