Vouloir supprimer toutes les subtilités de la langue française, c’est un peu comme vouloir raser toutes les petites rues d’une vieille ville.

Mon argument est dans le titre, mais je peux le développer -filer la métaphore- en réponse aux articles, projets éditoriaux et livres qui s’en prennent régulièrement à une supposée trop grande complexité de l’orthographe, le dernier buzz en date concernant l’accord du participe avec le COD.

Une langue peut donc raisonnablement être comparée à une ville qui s’est construite au fil des siècles, par élargissements circulaires et strates successives, qui a par conséquent ce qu’on appelle une histoire. Le français serait à ce titre une très grande ville qui a plus de mille ans, et qui comporte aujourd’hui, si l’on compte la francophonie, deux cent soixante-quatorze millions d’habitants, avec de très nombreux quartiers, plus ou moins anciens. Ceux qui s’indignent de ses particularités, de ses exceptions, de ses détails, (de ses ruelles, colombages, chapelles…) pour la seule raison que cela rendrait « compliquée » son orthographe, et qui réclament impérieusement de la simplifier ont une vision utilitariste de la langue : ces « Haussmanniens de l’orthographe » voudraient tout aplatir, tout lisser, pour que notre langue soit plus facile, plus rapide à apprendre, plus « commerciale » ai-je lu ici ou là, donc alignée au maximum sur l’oral. C’est une façon de voir les choses.

En voici une autre : ces petites rues pavées, ces cours intérieures, ces antiques bâtisses ne sont-elle pas belles ? N’ont-elles pas mille fois le charme de ce franglais factice (et snob) qu’on parle dans les écoles de commerce ? On voudrait, après avoir fait disparaître toutes ces traces d’histoire, construire à leur place des immeubles homogènes, rectilignes et bien pratiques ; on projetterait ainsi une ville carrée, pratique mais sans mémoire, sans âme. Qui voudrait y habiter ?

Je pense que cette vision utilitariste porte, sans le savoir, un projet d’appauvrissement du français, qui relève davantage d’un ressentiment envers la langue que d’un véritable respect de ce que nous avons reçu en héritage, et qui nous constitue. Et quand la langue s’appauvrit, c’est, par conséquence directe, la pensée qui s’appauvrit. Si l’on suivait tous ces gens qui rêvent de « dépoussiérer » la langue (ils adorent ce verbe), on se retrouverait bientôt à communiquer en morse…

On entend parfois aussi l’argument d’un « élitisme » de l’orthographe : vision complotiste et fausse. J’ai retrouvé des lettres et des carnets de cuisine de ma grand-mère, qui était agricultrice : pas une seule faute d’orthographe, parce qu’à son époque, l’école républicaine remplissait pleinement l’un de ses premiers devoirs, la langue faisant un peuple. On serait donc mieux inspiré de consacrer son énergie à en améliorer l’apprentissage, en lui redonnant la place de choix qu’il mérite dans les fondamentaux de la petite école (et du Collège). Il me semble que l’orthographe est plus importante, à cet âge, que l’accrobranche ou l’anglais des affaires.

Nos trémas curieusement placés, nos « h » latins, nos « s » non prononcés, nos accents étonnamment positionnés, nos tiroirs secrets grammaticaux, nos bijoux, choux, genoux… nos verbes défectifs, nos singularités typographiques, et jusqu’à nos étrangetés lexicales sont plutôt des trésors à préserver que des anomalies à effacer.

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mardi 11 décembre 2018

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