A propos des classiques

Quand une œuvre ou un texte dépasse un certain niveau de célébrité, il peut arriver que ce soit cette  célébrité elle-même qui en empêche la lecture.

Il faut analyser ce phénomène pour lever cet ultime obstacle. Ce degré de célébrité, atteint sur 10, 50, 100, 200, 500, 1000 ans est tel que tout le monde pense l’avoir « lu », simplement parce qu’il le « connaît ». Il paraît que plus de la moitié des Français déclare avoir lu Les misérables ; qui ne pense avoir lu Alice au pays des merveilles, ou Les aventures de Sherlock Holmes, ou la Bible ? Pourtant une rapide enquête dévoile que peu ont vraiment lu ces textes, les commençant page 1, pour en découvrir par soi-même les pages suivantes, jusqu’à la fin, à un moment précis de leurs vies. Sûrement ils ont entendu des passages, rencontré des extraits, vu des adaptations au cinéma, à la télé… mais d’expérience de lecture réelle, d’accès direct au texte, il n’y en a eu finalement que peu – en tous les cas bien moins qu’on ne croit.

Pourquoi ?

  1. Tout d’abord cette connaissance préalable de l’intrigue ou de l’univers diminue le désir (« spoile » pour se servir d’un néologisme à la mode) qu’on peut avoir de les découvrir : quand j’ai lu il y a quelques semaines seulement, le magnifique roman de Steinbeck Des souris et des hommes, j’en connaissais déjà le dénouement, ce qui m’en a évidemment gâché en partie l’effet. En fait, on connaît parfois des éléments qui ne sont même pas vraiment dans l’œuvre, que ce soit de l’ordre du détail (Sherlock n’a jamais dit, dans les romans et nouvelles de Doyle la phrase  « Élémentaire mon cher Watson ! ») ou carrément de passages tronqués ou de fins changées !
  1. Il existe probablement un certain complexe lié aux « grandes œuvres », qui n’est que rarement dissipé par ceux qui en parlent, au contraire : les conversations et même les émissions dédiées qui prennent les « classiques » comme sujet ont souvent ce ton compassé et pédant qui donnerait envie de fuir jusqu’aux plus ouverts des néophytes. Dans la bouche des passeurs de littérature (d’aussi bonne volonté soient-ils), les titres de ces chefs d’œuvre qu’on n’a pas vraiment lus, donc, s’éloignent et s’enferment dans une tour d’ivoire dont la clef est réservée. Pourquoi, alors, ferait-on un effort pour les lire ?

Forteresses imprenables.

  1. L’effort est le dernier problème car, même pour ceux qui lisent beaucoup et qui parviennent à garder un désir spontané pour Cervantès, Proust, Jules Verne ou Homère, on n’entre pas aussi facilement dans ces livres plus exigeants, il y a une sorte d’épreuve de patience et d’accoutumance à passer.

Que peut-on dire de plus que : « le jeu en vaut la chandelle ! ». La vue vaut l’escalade.

Un de mes profs de fac, qui était « seiziémiste », avait donné un jour, en amphi, à la foule de lecteurs assidus que nous étions, le conseil suivant :

« Ne lisez jamais de livres qui aient moins de dix ans. »

(Ce serait un peu l’équivalent universitaire de la devise hippie : « ne faites jamais confiance à quelqu’un de plus de 30 ans »). Mais nul élitisme, et encore moins d’interdit, dans la phrase de ce professeur, qui nous avait expliqué ensuite que le meilleur critique littéraire qui ait jamais existé s’appelait tout simplement le temps et qu’il fallait le laisser faire son œuvre – non pas qu’il ne pût y avoir, dans l’actualité littéraire, de grandes œuvres, mais que c’était un gain de temps (justement) de ne lire que ce qui avait commencé à traverser le faux cuir des modes. Il achevait ainsi son « conseil de lectures » : la littérature est un art qui a plus de 2500 ans et vous pourriez, si vous le vouliez, passer votre vie à ne lire que des chefs d’œuvre, pourquoi vous en passer ? Pour le dernier roman à la mode ? Sans chercher à me faire une règle de cette manière d’aborder la littérature (chacun lit ce qu’il veut !) je n’ai jamais regretté d’avoir entendu cette suggestion : ne lire que des chefs d’œuvre toute sa vie…

Une suggestion à mon tour : peut-être devrait on substituer au terme de « classiques » celui, plus juste et moins atone, de trésors.

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mardi 22 novembre 2016

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