Lecture longue et dispersion chronique : un territoire à reconquérir

Temps de lecture : on s’en fiche.

Un « lanceur d’alerte »

Dès 2009, dans son célèbre article : « Est-ce que Google nous rend idiot ?« , Nicolas Carr, rédacteur en chef pour la Harvard Business Review, décrivait une difficulté nouvelle à laquelle il était confronté comme auteur / lecteur :

« Je ne pense plus de la même façon qu’avant. C’est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou dans un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation, et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas. Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte. »

Je m’étais senti moins seul à la lecture de ces lignes car je remarquais moi aussi que, par rapport à mes années d’études où je pouvais consacrer de longues heures à la bibliothèque à naviguer (avec mon cerveau et non sur un navigateur web !) entre les pages de romans, d’essais, de manuels, d’articles, de poésies… mon temps de concentration avait également diminué, et s’était comme dilué, fragmenté…
Aujourd’hui, dans ces mêmes bibliothèques, la plupart des « lecteurs » -dont moi- sont sur leur portable ; aujourd’hui, les articles des meilleurs quotidiens en ligne sont précédés d’une mention « Temps de lecture : XX minutes », comme s’il fallait nous avertir d’un danger (attention, c’est un peu long, accrochez-vous !) ou nous rassurer (article lu en moins de 3 minutes, lancez-vous !) ; aujourd’hui, à peu près tous les professeurs de français de Collège et de Lycée vous diront les hésitations croissantes qu’ils ont à proposer des lectures longues à leurs élèves… Ce phénomène de dispersion chronique de l’attention est devenu global, touchant toutes les couches de la population dès l’adolescence, notamment depuis la généralisation des smartphones.

En 2009, Nicolas Carr attribuait cette difficulté de concentration à la pratique quotidienne de la navigation sur internet et aux « sauts » permanents de lien hypertexte en lien hypertexte : selon lui, notre cerveau se modifie sous l’effet des sollicitations continuelles et quasi infinies des moteurs de recherche, de la plupart des sites web et des plateformes, un peu comme si quelqu’un venait constamment vous tapoter sur l’épaule dès que vous vous mettez à lire : « Hé, regarde ça ! Hé, regarde, y a ça aussi ! Hé, hé, hé… »
Quelques années plus tard, la notion d' »économie de l’attention » se popularisera, dévoilant les efforts titanesques des GAFAM pour retenir notre attention captive, dans un but n’ayant aucun autre fondement que commercial. Plus nous nous dispersons, plus ils encaissent ! pourrait-on résumer trivialement. Aujourd’hui, des études estiment que le nombre moyen de « consultations » de son téléphone par jour se situe entre 180 et 200 fois.
P.A.R. J.O.U.R.
Je ne sais pas si on se rend bien compte…
Difficile, dans ces conditions d’omniprésence numérique, de ne pas voir de lien direct entre ces mini-interruptions permanentes et la baisse de notre niveau de concentration.

Les craintes de Nicolas Carr sont aujourd’hui des réalités, concernant -entre autres- notre capacité de lecture de textes longs, dont on sait pourtant par expérience qu’ils constituent, pour la formation et la vie de l’esprit, une voie royale.

Comment résister (ou échapper) à cette évolution ?

Je me suis posé cette question de la manière la plus prosaïque qui soit, ne voulant pas abandonner derrière moi cette propriété précieuse de mon esprit, menacée d’éparpillement -et donc de stérilité. Au fil de mes tâtonnements, j’ai réussi à dégager une sorte d’axiome, que pourrait résumer l’adage : « il est plus facile d’éviter la tentation que d’y résister ».

Première piste : différencier les supports. Il ne me semble pas bon d’avoir toutes ses affaires dans la même valise. Les liseuses, tablettes, ordinateurs portables donnent cette possibilité de « tout » avoir au même endroit, ce qui semble pratique. Contre-intuitivement, ce n’est pas efficace. Quand on peut tout faire, on ne fait rien du tout, ou on fait tout un peu médiocrement. Le phantasme de « bibliothèque totale » sur une seule liseuse ne produit, visiblement, pas de grands lecteurs. Autant avoir son ordi de travail (avec uniquement Word, Excel, un mail minimaliste)*, sa tablette pour jouer ou aller sur les réseaux et… pourquoi pas, pour lire, cette invention dernier cri : un livre. Travailler quand on travaille, jouer quand on joue, discuter sur le net quand on discute sur le net et, quand on lit, lire. On pourrait arguer qu’une telle piste n’est pas très écologique, mais si l’on met dans la balance de vieilles bécanes dédiées à ces nouveaux smartphones à 1700 euros, pas sûr qu’on y perde…
*La femme de Christopher Nolan a raconté que son mari avait même deux ordinateurs de travail : un pour faire des recherches sur le net et un pour écrire : « he has a strong work ethic », écrit-elle à ce sujet. Un grand esprit qui a probablement compris que la dispersion est un polluant intellectuel.

Deuxième piste : sanctuariser des lieux sans distraction numérique. Cela peut être un confortable fauteuil sur une terrasse, un banc dans un parc ou devant la mer, pourquoi pas le siège passager de sa propre voiture sur un parking… Il fut un temps où on bétonnait à tour de bras, pour des raisons dites « pratiques » ; un jour on s’est rendu compte qu’on étouffait (presque au sens propre) dans tout ce béton urbain, et on s’est mis à faire « revenir » du vert, de la Nature en ville… Je me demande si nous ne ferons pas la même chose avec le hors-ligne dans un futur assez proche. Autant le devancer et aller chercher ou créer ces lieux où nulle notification ne peut vous atteindre.

Troisième piste : oublier son téléphone… dans sa boîte à gants par exemple. Un dimanche j’étais parti courir en forêt et avais « oublié » (involontairement) mon téléphone dans ma voiture. Je ne m’en suis rendu compte que bien loin de ma voiture. Ma première réaction a consisté en une sorte de manque vaguement anxieux, mais après tout… qu’importe, j’ai continué ma course ! Et plus le temps passait, plus je trouvais cela agréable, j’éprouvais un sentiment de liberté.
Essayez, vous verrez ! (N’oubliez pas de prévenir vos proches parce qu’il y a panique quand on n’est plus joignable) Vous y prendrez un plaisir inédit et non connecté. J’ai vu dernièrement cette phrase sur les réseaux qui m’a fait sourire : « Avant internet permettait de s’évader du monde ; aujourd’hui c’est le monde qui permet de s’évader d’internet. »

Il va sans dire que ces dispositions, finalement peu compliquées et très concrètes), ne pourront que vous aider à retrouver le rythme lent et apaisé propice aux longues lectures.

Ficher la paix à son cerveau

Un médecin, lisant avec lassitude les épouvantables résultats sanguins d’un de ses patients qui s’entêtait à consommer trop d’alcool, s’exclama, dans un sain mouvement d’humeur : « Mais fichez donc la paix à votre foie ! Fi-chez-lui-la-paix ! » On pourrait transposer ce cri du cœur à nos habitudes numériques : « Fichez donc la paix à votre cerveau ! Laissez-le respirer, laissez-le prendre son temps, laissez-le suivre son fil, sa pente, cessez de l’abreuver de mille infos inutiles par minute ! Il ne s’agit même pas tant d’hygiène intellectuelle, mentale, que de simple hygiène cognitive. Sans parler des bienfaits psychiques que Montesquieu évoquait de cette élégante manière : « Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé ».

Pendant longtemps, les débats sur ce révolutionnaire média que constituait le net ne portaient que sur ses « contenus » et pas tellement sur le fait de l’utiliser, ce qui a été un erreur que Nicolas Carr a commencé à réparer. Nous avons davantage un problème de quantité que de qualité. En effet, quand bien même nous ne serions bombardé que de contenus hautement culturels et ne recevrions comme notifications que des citations de Paul Valéry ou des extraits de la Critique de la raison pure, c’est le bombardement qui est mauvais, car, à l’instar de la malbouffe, nous n’aurions pas le temps de digérer cette nourriture et de la mettre à profit.

Mais si nous nous plongeons dans UN texte, tranquillement, dans UN récit et sa linéarité, UN livre et sa cohérence, nous redonnons de la solidité à notre esprit, de l’épaisseur, de la consistance… Passé le moment initial de l’effort, nous le sentons rapidement…
Je pense à cet homme que je vois parfois à la bibliothèque venir consciencieusement lire son journal, qu’il pose devant lui sur une table -le lisant quasiment en entier, article après article…
Là où le « scroll » sans fin nous épuise en nous distrayant, nous éparpille dans toutes les directions dans un coq-à-l’âne indigeste, la lecture active et concentrée nous rassemble, nous redonne de l’air, de la perspective. Du temps.

Reste donc à produire cet effort consistant à couper tout le bruit numérique parasite environnant, ce petit effort… mais qui est extrêmement bien payé !

Si la dispersion est un mal de l’époque, alors la lecture en est un de ses antidotes possibles. Je vous remercie d’être arrivés jusqu’à la fin de cet article.

mardi 12 mai 2026

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