NATURES DES MOTS SOULIGNES
Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se
fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire: «Je m’endors.» Et, une demi-heure après,
la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser le volume que je
croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière; je n’avais pas cessé en dormant de
faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu
particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage: une église, un quatuor,
la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques
secondes à mon réveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux
et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à
me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une existence antérieure; le
sujet du livre se détachait de moi, j’étais libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la
vue et j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes
yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans
cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il
pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d’un
oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le
voyageur se hâte vers la station prochaine …
* * *
FONCTIONS DES MOTS OU GROUPES DE MOTS SOULIGNES
J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller qui, pleines et fraîches, sont
comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt
minuit. C’est l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un
hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel
bonheur c’est déjà le matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on
viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du courage pour souffrir.
Justement il a cru entendre des pas; les pas se rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui
était sous sa porte a disparu. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier domestique est
parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.
Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils d’un instant, le temps d’entendre
les craquements organiques des boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de
l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés
les meubles, la chambre, le tout dont j n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je
retournais vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma
vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât
par mes boucles et qu’avait dissipée le jour,—date pour moi d’une ère nouvelle,—où on les avait
coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en retrouvais le souvenir aussitôt…
Ici la liste des Natures et Fonctions :
mardi 27 octobre 2026