C’est ainsi que devrait se poser la question -et non pas : une IA est-elle capable d’écrire un texte littéraire ? C’est sur le terrain du lecteur que se trouve le véritable sujet selon moi.
Le monde de la littérature et de l’édition est secoué actuellement par l’affaire Thélyson Orélien, plagiaire avéré et probable tricheur ayant utilisé l’IA pour écrire un roman qui a mis à genoux la critique littéraire.
Tout le monde parle des possibilités créatrices de l’IA, de ces fameux détecteurs de fraude qui nous disent le lundi que la Bible est 100 % IA, le mardi que les manuscrits de Balzac sont suspects… des bouleversements que vont subir les éditeurs, maintenant que le contrat de confiance entre l’auteur et ses lecteurs a pris un sérieux coup de canif, pour ne pas dire une blessure potentiellement mortelle.
Les auteurs se succèdent sur les plateaux tv pour s’indigner ou pour ratiociner sur l’avenir brumeux qui s’ouvre devant nous. Il semble que deux camps se dégagent parmi eux, ceux qui continueront à utiliser leurs « petites cellules grises » (pour citer Hercule Poirot), qui ne voient même pas comment on peut se poser la question de s’auto-licencier pour un algorithme américain, et ceux qui semblent prêts à s’accommoder de ce « nouvel outil ».
Parmi ces derniers, il y aura deux sous-catégories, si je puis dire : ceux qui l’assumeront pleinement (avec un bandeau « écrit avec l’IA », au moins c’est honnête) et ceux qui mentiront. Ou qui admettront par euphémismes l’avoir un peu utilisée, mais uniquement pour quelques recherches, mais uniquement pour les synonymes, mais uniquement pour avoir un avis sur leur premier jet, etc. etc. etc. Ce n’est effectivement pas la même chose de demander à ChaGPT plusieurs noms de capitales commençant par un « P » pour confectionner un calembour et de lui faire cracher 3 chapitres de 40 pages avec un prompt de 2 lignes à peine en se disant qu’on va retravailler dessus après, en rajoutant 3 virgules.
Mais comment vérifier cela ? Où commence l’escroquerie ? Ici, les technophiles les plus furieux se fendent d’un raisonnement de pick-pocket : mais où est le problème si le lecteur ne s’en rend même pas compte ? Diraient-ils de Lance Armstrong qu’il aurait pu rester l’un des plus grands cyclistes de l’histoire s’il ne s’était pas fait prendre ? Où est leur honneur ?
Bizarrement, personne ne parle des attentes des lecteurs, et j’en viens à ma question. En tant que lecteur, qu’est-ce que je recherche dans un texte littéraire ? Qu’un auteur m’y parle, me guide, m’emmène, me fasse réfléchir, ou rêver –un auteur, c’est-à-dire une personne bien réelle, vivant ou ayant vécu sur cette même étrange planète que la mienne. Quand je lis, je veux avoir affaire à quelqu’un, avec son caractère, son mode personnel de raisonnement, sa sensibilité propre, son style, ses doutes, ses joies, ses angoisses, ses luttes, son histoire, ses décisions… enfin tout ce qui fait qu’aucun être humain ne ressemble totalement à un autre -et il n’y a qu’à cette condition que je puis m’investir dans son texte. Je vois la littérature comme une « communication silencieuse » entre les âmes, mais je crois que ceux qui s’agenouillent devant les dieux de la Silicon Valley ne croient guère à l’âme. La sincérité et le travail de cet éternel absent qu’est l’auteur sont le fil conducteur qui, me conduisant à lui, peuvent également me conduire à moi-même, du moins à des zones de moi-même dont je ne soupçonnais même pas l’existence : le miracle de l’écriture me le rend mystérieusement présent.
Automatiser ce lien impalpable, mais si réel, entre une main qui écrit et un cœur qui lit, pour le remplacer par des simulacres statistiques… pardon d’être un peu sentencieux, mais je n’y vois rien d’autre qu’une insulte faite à l’esprit.
Si Gide était encore de ce monde, je lui écrirais pour lui demander un tome 2 de ses Faux-monnayeurs.
Au fond, il y a ceux qui prennent la littérature au sérieux, et ceux qui la prennent comme un bien de consommation parmi d’autres : je ne sais pas encore s’il vaut mieux en rire ou en pleurer.
mardi 22 septembre 2026
