Opinions et vérité à l’heure des réseaux

Dans l’un de ses derniers titres, un rappeur connu dit : « Le monde est un PMU, où n’importe qui donne son mauvais point de vue ». J’amenderais cette intéressante « punchline » de la sorte : chacun peut donner son point de vue, mauvais s’il est trop hâtif, utile s’il est réfléchi. Ça claque moins bien, mais c’est plus constructif. Car ce n’est pas le fait de pouvoir donner son point de vue qui est un problème, ni le fait qu’une telle initiative soit laissée à chacun (au passage, ne sommes-nous pas en démocratie ?), mais le fait de la donner de manière précipitée, impulsive, en pensant qu’il s’agirait d’une vérité que l’on se doit de défendre contre quelque dangereux adversaire.

L’avènement des réseaux sociaux, bouleversant jusqu’aux grands médias eux-mêmes, offre maintenant l’opportunité à quiconque (à votre voisin, au Président, à un entraîneur de basket, à un touriste anglais, à une actrice canadienne, au maire d’une petite commune d’Ariège, à un architecte célèbre, à un blagueur, à un postier à mi-temps, à ma cousine…), en quelques clics, d’émettre une opinion publiquement, son opinion, sur tous les sujets de son choix. En soi, c’est un extraordinaire progrès, je veux commencer par poser cela. Une nouvelle liberté. La cohérence intime de la démocratie : tout le monde a le droit de prendre le micro. Penser que ce droit devrait rester le privilège des experts, des « sachant », des intellectuels, des spécialistes et des éditorialistes parisiens -pour reprendre le bon mot de Coluche, de tous ceux qui « s’autorisent à penser »- reviendrait à légitimer une forme de confiscation de la pensée.

Le problème ne réside donc nullement dans le fait de donner notre opinion mais dans (1) le fait de la poser instinctivement comme une vérité et (2) l’impulsivité qui nous la fait donner trop vite.

(1) Confusion. C’est ici que de simples définitions philosophiques s’imposent : une opinion est une vérité prétendue / une vérité est une opinion validée. Une autre manière de dire les choses serait de voir LES opinions comme des candidates à la vérité : certaines échouent dans cette entreprise, d’autres, un jour, font leurs preuves, et l’on peut dire : X pensait que… il avait raison. La hargne qui pourrit les débats sur les réseaux dits sociaux vient de ce manque d’humilité, de l’incapacité à dire simplement : ceci (n’)est (que) mon opinion, et voici mes arguments. Au lieu de cela, on veut rageusement imposer son point de vue comme vérité, en prenant son interlocuteur dès le départ à la gorge : soit tu es d’accord avec moi, soit je te considère comme mon ennemi… ce qui signe officiellement l’arrêt de mort du débat, avant même qu’il n’ait commencé ! (J’ajoute qu’il faudrait développer aussi une autre forme d’humilité, concernant les sujets que l’on ne maîtrise pas : sur ce sujet, je n’ai pas assez d’éléments pour formuler une opinion. Talent rare.) Un mot ici sur l’école : c’est justement là que ce travail philosophique de distinction doit être fait (si possible avant la Terminale), de toute urgence.

(2) Impulsivité. On regardait une vidéo de chat accroché à un aspirateur, et là, le tweet suivant, c’est un type qui réclame qu’on se retire de Syrie car la France n’a rien à faire au Moyen-Orient. Ni une, ni deux, répondre : Et les terroristes d’après vous, ils viennent d’où ? Envoyer. Vidéo d’un type qui fait des pompes sur un seul bras. Notification : Le terrorisme, c’est justement parce qu’on est là-bas !!! Vidéo d’une voiture folle qui… Répondre : Simpliste. Notification : Colonialiste ! Répondre : Tête de Schtroumpf !! Notification : Va te faire empXXXXXX dans les XXXXXXXXXX ! On voit les meilleurs s’y faire prendre, et sombrer en se débattant dans un vortex d’invectives, de clichés et de procès d’intentions, ne menant, au bout du compte… à rien. Il faudrait apprendre à s’auto-modérer (plutôt que de demander à de lointains administrateurs de nous y contraindre), apprendre à ne pas répondre tout de suite, sous le coup de l’humeur du moment, enregistrer quelque part un brouillon, le reprendre et le pondérer, et éviter que la précipitation (quand il s’agit d’un sujet important bien sûr) ne nous fasse desservir la vérité et, ce qui est peut-être bien plus grave, manquer de respect à notre (nos) interlocuteur(s)/trice(s). Si LES opinions peuvent aspirer, par le jeu de leurs échanges, à contribuer à une recherche commune de la vérité, il faut qu’elles apprennent à se tenir et à ne plus être les jouets d’émotions à géométrie variable. (Un sujet reste à faire sur l’heure où vous tweetez ou bloguez.) Ici c’est d’une résistance contre soi-même dont il est question.

En un mot, sur les réseaux, c’est selon moi l’impatience qui est l’ennemie du débat, et par voie de conséquence : de l’intelligence.

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mardi 26 février 2019

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