Dans un précédent article, je m’étais interrogé sur le raisonnement consistant à croire que les assistants IA (ChatGPT, Copilot, etc.) pourraient nous aider à « améliorer » notre style, par les corrections et les suggestions qu’ils viennent incrémenter au fil de nos écrits, tels de bons petits anges venant se poser sur notre épaule.
Sauf que c’était dès le départ une hypothèse peut-être un peu trop naïve. L’IA ne veut pas nous aider à mieux écrire. (Elle ne veut rien d’ailleurs, n’ayant en elle-même ni intention ni volonté, je devrais dire plutôt dire : « les vendeurs d’IA ».) L’IA tend plutôt, à terme, à écrire pour nous, c’est-à-dire : à notre place. Ce n’est pas là une lointaine prédiction, c’est un processus déjà en cours.
J’ai demandé au principal intéressé (ChatGPT) quelle était la requête la plus fréquente qui lui était faite. Voici sa réponse :
Aide à la rédaction en 1 !
Ensuite, je lui ai demandé le verbe le plus fréquent utilisé dans cette requête. Le résultat est sans appel :
Alors je commence à me dire que, parmi les tout premiers secteurs sinistrés par la généralisation de l’IA, se trouvera peut-être… notre capacité d’écrire elle-même.
Au début ce ne sera qu’une simple aide, un simple « utilitaire », à la marge, un peu comme on compulserait un dictionnaire : pas de « h » après le « t » dans rhétorique, mais après le « r »… vous avez déjà utilisé tel adjectif, il existe tel synonyme, ou tel autre… Pourquoi pas…
Seuls quelques irréductibles gaulois techno-sceptiques comme moi le laisseront débranché, selon le précepte qu’il est plus facile d’éviter la tentation que d’y résister.
Mais on s’habituera, les résultats seront satisfaisants, voire indétectables, alors notre cerveau se complaira à prendre le plus court chemin : pourquoi faire l’effort de chercher mes mots ? Pourquoi se donner cette peine ? Nous sommes construits comme ça….
Ceux qui voudraient rester optimistes argueront que nous avons affaire à une bulle / effet de mode et que l’on saura placer le curseur pour en faire un outil comme les autres. J’ai de plus en plus de mal à rester optimiste (collectivement, car il restera toujours des artisans) car, justement, je pense que ce n’est pas un outil comme les autres.
Il est trop puissant. Plus précisément : il répond trop puissamment à notre pente paresseuse.
En 1781, bien longtemps avant l’invention et la diffusion de cette foule d’assistants numériques bien intentionnés, Jean-Jacques Rousseau écrivait dans son Essai sur l’origine des langues :
« Il est inconcevable à quel point l’homme est naturellement paresseux. On dirait qu’il ne vit que pour dormir, végéter, rester immobile; à peine peut-il se résoudre à se donner les mouvements nécessaires pour s’empêcher de mourir de faim. Rien ne maintient tant les sauvages dans l’amour de leur état que cette délicieuse indolence. Les passions qui rendent l’homme inquiet, prévoyant, actif, ne naissent que dans la société. Ne rien faire est la première et la plus forte passion de l’homme après celle de se conserver. Si l’on y regardait bien, l’on verrait que, même parmi nous, c’est pour parvenir au repos que chacun travaille: c’est encore la paresse qui nous rend laborieux« .
Je suis retourné discuter de cela avec ChatGPT, en essayant par mes questions (en jaune) de le débarrasser de son vernis démagogique -il a été codé pour rester « friendly » en toutes circonstances, même quand il dit les choses les plus impersonnelles qui soient : j’ai souligné en bleu les passages particulièrement édifiants.. pour ne pas dire -dans un registre plus familier- carrément flippants :
Rousseau aurait-il pu imaginer que notre « indolence » gagnerait jusqu’à l’activité d’écrire elle-même ? Et que des intérêts marchands mondialisés chercheraient à en profiter pour (ou quitte à) nous en déposséder, partiellement ou complètement ?
« Non, je n’ai aucun intérêt intrinsèque à ce que les gens écrivent mieux — et, structurellement, j’ai même intérêt à l’inverse« , me dit la machine, répondant ainsi à ma question de départ.
Ça a l’avantage d’être clair.
Qu’y a-t-il à perdre ? Que perdrons-nous si nous n’écrivons plus ? ChatGPT lui-même esquisse en clair-obscur l’avènement d’une nouvelle forme d’illettrisme ; ses propres mots ne sont-ils pas -très ironiquement- en train de confirmer cette sombre prédiction lancée en 1949 par George Orwell :
« Si les gens ne savent pas bien écrire, ils ne sauront pas bien penser, et s’ils ne savent pas bien penser, d’autres penseront à leur place » ?
mardi 27 janvier 2026










