« Nous ne supportons plus la durée », écrivait Paul Valéry en 1935.
91 ans plus tard, son constat n’a jamais été aussi actuel -et à un niveau qui aurait probablement stupéfié l’auteur du Bilan de l’intelligence.
Dans un précédent article, j’examinais l’impact négatif du numérique sur notre capacité de concentration, notamment sur les lectures longues. Certains ont pu se dire qu’ils pallieraient cet affaiblissement… par le numérique. Autant demander à un cigarettier de nous déshabituer de la cigarette ?
Nous assistons donc, puisque nous « n’avons plus le temps » de lire, à une généralisation du recours à ces résumés, synthèses, faits par l’IA, d’articles, d’essais, de livres… On entend même certains prétendre que, grâce à cet outil magique, ils peuvent « lire davantage ». Pourquoi se fatiguer à parcourir deux cents longues pages alors que je peux en avoir un résumé en 7 secondes ? Que j’aurais lu en 2 minutes 30.
Il ne s’agit pas ici de discuter la qualité de ces synthèses -en général elles sont plutôt bonnes- mais l’empreinte intellectuelle qu’elles laissent chez leurs lecteurs. Probablement aucune, c’est l’idée de cet article.
Car on pourrait objecter à ses utilisateurs : est-ce que vous lisez davantage ou survolez davantage de textes ? Si vous pensez lire plus, lisez-vous mieux ?
Comme il est parfois difficile de le faire comprendre aux technophiles, il y a deux réflexions à faire sur une technologie, quelle qu’elle soit : il y a ce qu’elle fait et il y a ce qu’elle nous fait. L’outil rétroagit sur celui qui l’utilise, c’est une réalité qui est systématiquement mise sous le tapis par les amateurs de nouveautés techniques. Un marteau-piqueur peut avoir une redoutable efficacité sur le béton, mais si son utilisation détruit les bras de l’ouvrier, est-ce un bon outil ?
Quelle est donc la différence entre lire un article du Monde (une page) ou son résumé ? Entre lire Le comte de Monte-Cristo (1 600 pages) ou son résumé ? L’échange épistolaire entre Freud et Einstein (70 pages) et son résumé ?…
Mon idée est que le résumé a une efficacité excellente à court-terme, par rapport au chemin classique de la lecture lente, qui peut être ressenti comme plus chaotique -je dois faire effort pour dégager le sens de l’ensemble- mais que cette efficacité (ce fast-food de la pensée ?) est inversement proportionnelle à l’empreinte qui restera dans l’esprit de son lecteur pressé. À mesure que le temps passera, le résumé systématique conduira à… l’amnésie. Un mois plus tard, vous ne vous rappellerez rien de votre « lecture », sauf à… redemander un résumé !
Les temps modernes.
Inutile de préciser que si vous aviez vraiment lu le texte synthétisé (c.a.d. si vous aviez pris le temps de le lire), vous le retrouveriez facilement dans la bibliothèque de votre cerveau, comme un livre que vous auriez intellectuellement « acheté », et non plus seulement « loué » ou « emprunté ».
Une étude maintenant très connue du MIT a démontré à quel point la mémoire peut être considérée comme la grande sacrifiée du numérique, notamment des LLM.
54 participants répartis en trois groupes devaient rédiger un essai :
– un groupe pouvait utiliser ChatGpt
– un groupe pouvait utiliser un moteur de recherche
– un groupe ne disposait d’aucun outil (« brain only »)
Contrairement à ce qu’ils croyaient, l’expérience ne cherchait pas à évaluer la qualité de leurs essais, mais la mémoire qu’ils en garderaient -qu’ils garderaient de leur propre travail intellectuel. On les fit revenir sur plusieurs mois pour les interroger sur l’essai qu’ils avaient rédigé. Le résultat est sans appel, et plutôt effrayant :
83,3 % des participants du groupe LLM n’ont pas réussi à citer correctement une phrase de leur propre essai, contre 11,1 % dans le groupe “Brain-only”.
Il me semble qu’une telle expérience concernant de simples lectures donnerait des résultats similaires. Une lecture ne peut laisser d’empreinte que parce qu’elle s’est inscrite dans une temporalité subjective, faite de pauses, de pensées, d’émotions, de sentiments et d’associations d’esprit…
Une jolie phrase de Jules Renard en guise d’interlude : « J’aime à lire comme une poule boit, en relevant fréquemment la tête, pour faire couler. »
Notre cerveau a besoin de temps pour qu’une compréhension profonde se diffuse, comme le thé se diffusant lentement dans l’eau pour l’imprégner de sa saveur. Vouloir le presser en ne le nourrissant que de « digests », ce serait comme croire qu’on peut se dire cinéphile parce qu’on a consulté des fiches ImdB, voyageur parce qu’on a consulté des cartes, cuisinier parce qu’on a lu des recettes, bien nourri parce qu’on ne mange que des compléments alimentaires de pharmacie.
Comme l’écrit avec justesse Philippe Roi sur son compte Twitter : « Une synthèse peut être exacte et pourtant passer complètement à côté de l’essentiel. La valeur d’une grande œuvre n’a jamais résidé dans son seul résumé, mais dans le chemin intérieur qu’elle nous oblige à parcourir. »
Ce chemin, que personne ne peut faire à notre place, et encore moins un LLM, est la condition sine qua non pour bâtir une pensée sur des fondations solides, plutôt que sur les sables mouvants de l’immédiateté.
Ce que nous croyons gagner en agilité, nous le perdrons en profondeur.
Parfois je me demande si cet empressement généralisé n’est pas une forme collective et contagieuse d’anxiété… Et je repense aux mots de Giono dans L’Iris de Suse (que j’ai vraiment lu il y a 20 ans) : « La mort rattrape d’abord ceux qui courent ». La boucle est parfaite dans ce meilleur des mondes : des textes qui ne seront plus écrits par des humains ne seront plus lus par des humains. Des robots parleront avec des robots, des ordinateurs avec des ordinateurs, des algorithmes avec des algorithmes; l’homme se sera totalement absenté de ses propres activités intellectuelles. Il ne pensera plus, il déléguera. Il aura gagné du temps. Mais pour quoi faire ? Que fera-t-il pendant ce temps bêtement économisé ? Il ira sur Netflix ?
L’inquiétude que j’exprime ici est extrapolée : quelqu’un qui utiliserait de temps en temps un LLM pour obtenir une synthèse ne sombrerait dans aucune amnésie, mais, comme avec les drogues, un risque existe d’accoutumance, puis de dépendance… Je ne vous refais pas le dessin, vous le connaissez.
Pensons à ce groupe d’étudiants qui ne savaient pas que l’outil rétroagit sur l’utilisateur et tâchons de rester, autant que faire se peut, des lecteurs du groupe : « Brain only« .
mardi 8 septembre 2026
